Lázaro Saavedra 
Artiste visuel

Lázaro Saavedra, l'un des plus grands artistes et peintres conceptuels cubains, a créé bon nombre d'œuvres importantes, parmi lesquelles Detector de ideologías (Détecteur d'idéologie, 1988) - une machine permettant de mesurer le degré d'acceptation d'une personne envers une idéologie. Pouvant rendre des verdicts (Pas de problème, Problématique, Contre-révolutionnaire ou Hérétique), le Detector de ideologías constituait une révolution audacieuse de l'art et du commentaire politique cubains. Elle fait aujourd'hui partie de la collection permanente du Musée des Beaux-Arts de Cuba.

Le travail de Saavedra est très large. Artiste conceptuel qui a commencé à travaillé avec des installations dans les années 90, Saavedra a ajouté l'animation vidéo et numérique à sa palette, ainsi que ses peintures d'Art Naïf style bande-dessinée et de beaux dessins au stylo et à l'encre. L'approche de Saavedra est très théorique : « J'ai l'habitude de construire mes oeuvres de l'intérieur vers l'extérieur. Qu'est-ce que cela veut dire ? J'essaie de travailler sur l'idée, d'y réfléchir et ensuite de trouver ce qui serait la meilleure façon de l'exprimer. En général, peu importe que ça finisse par un dessin, une installation ou une peinture ; ainsi mon travail est plutôt varié, au sens morphologique ».

Saavedra est un homme imposant, la quarantaine avancée, avec une masse de cheveux noirs, bouclés, et des sourcils épais. Il a suivi une formation pour devenir artiste professionnel à un niveau très inhabituel, voire même impossible, dans toute autre société occidentale contemporaine. Son école primaire, la Ciudad Escolar Libertad, proposait plusieurs « centres d'intérêt artistique » auxquels les garçons qui démontraient un certain talent pour la danse, le théâtre, la musique ou l'art pouvaient assister tous les vendredis. Il est allé dans un lycée spécialisé en art (ce type de formation précoce en art n'existe plus à Cuba). « Malheureusement », se souvient Saavedra, « l'enseignement était axé sur la représentation des choses qui étaient à l'extérieur de la tête, natures mortes, paysages, etc, plutôt que sur la capacité à représenter ce qui était dans la tête ». Quand, après quatre années, il a obtenu son diplôme, il a réussi le concours d'entrée de l'école d'art de San Alejandro -  quatre ans supplémentaires - puis de l'École d'art supérieure, un diplôme sur 5 ans. En dernière année, Saavedra a fait sa thèse et a reçu un diplôme d'artiste plastique.

« Je pense que ma génération, les artistes qui ont été formés dans les années 80, a grandi avec une idée déformée de ce qu'est une galerie », observe Saavedra. « A l'époque, nous pensions qu'il s'agissait d'espaces philanthropiques dans lesquels un artiste communiquait avec le public. On s'est aperçu bien plus tard qu'il s'agissait en fait d'espaces commerciaux. À l'époque il ne semblait pas important de créer un certain type de travail pour le vendre. Les gens avaient un contrat avec le Fonds Cubain pour le Patrimoine Culturel d'un côté, et de l'autre ils faisaient de l'art, de l'art qui n'était pas destiné à la vente, même si, plus ou moins par chance, il se vendait quand même. Personnellement, je n'ai pas développé de talent à créer des objets qui termineraient accrochés à un mur en décoration. Néanmoins, je n'ai aucun problème avec le fait qu'un artiste doive gagner sa vie avec l'art qu'il produit, et ce travail artistique a un double sens. Il a un sens esthétique et un sens économique, qui la plupart du temps est latent et dans certains cas peut se disperser, mais les deux sont inhérents à toute œuvre artistique ».

Durant la Période Spéciale des années 90, lorsque l'argent se faisait rare, Saavedra a produit une exposition qui était, sans le moindre mot, satirique et remarquablement moderne. Il l'a appelée Sponsor. « Je feuilletais un catalogue d'art allemand et tout à coup j'ai réalisé que la moitié des pages semblaient avoir été envahies de publicités. J'ai demandé de quoi il retournait et quelqu'un m'a répondu qu'il s'agissait de sociétés qui avaient financé l'exposition, le catalogue, etc. Et j'ai ainsi eu l'idée de trouver plusieurs sociétés pour parrainer une exposition. Et qu'est-ce que j'allais peindre ? J'allais peindre les logos de ces sociétés, et j'allais le faire dans le paradigme du grand art : de l'huile sur toile. Ainsi, le catalogue fonctionnerait comme une sorte d'œuvre artistique multiple, car en général une exposition disparaît et l'exposition virtuelle qui reste c'est le catalogue ; j'étais intéressé par le fait de déplacer cette idée. L'idée a été acceptée et 500 exemplaires sont sortis en édition limitée. Je déplaçais les logos : ils n'étaient pas relégués à la fin du catalogue, ils étaient les protagonistes du catalogue ».

L'exposition, soutenue entre autres par Havana Club, s'inspirait largement du Pop Art, avec une forte influence de Warhol et Lichtenstein, dans le sens où des objets ordinaires devenaient de l'art grâce à la peinture et l'observation de l'artiste.
« Quelque chose de banal entre dans la catégorie du super esthétisme », observe Saavedra. C'était également un commentaire puissant sur la commercialisation de l'art conceptuel, et quelque chose que peut-être seul un artiste qui n'avait pas connu le capitalisme pouvait avoir conçue.