Carlos Díaz
Theater Director

Douglas Perez est un peintre sûr de lui qui semble maîtriser largement et facilement son art. Il rectifie rapidement le tir. « Dans mon cas, peindre requiert une énorme quantité de travail, sincèrement. C'est presque un acte d'agonie ; ça m'use physiquement en fait. Parfois, à la fin de la journée, j'ai l'impression d'avoir porté des sacs de sable et de ciment. Je suis en nage ».

En général, les thèmes de son travail peuvent être au moins aussi douloureux que leur production. « Écosystème » est un polyptique en 5 parties, de 130x150 cm chacune. C'est à la fois très grand et extrêmement détaillé : une œuvre qui ne peut être observée en une seule fois, car de loin les détails ne sont pas perceptibles, et de près on ne peut en voir les deux extrémités. D'un côté, le long travail de style fresque montre des figures lilliputiennes qui se balade et font du vélo sur la colonne vertébrale d'un squelette de crocodile. Le squelette ouvre grand les mâchoires pour accueillir un ver finement dépeint. Les parties du ver sont composées d'hommes et de femmes noirs et nus. De minuscules banquiers souriants en guêtres, haut-de-forme et mallettes noirs se promènent sur les corps, dont certains sont marqués de logos (Chanel, Louis Vuitton). Il n'y aucune émotion apparente dans la peinture à l'huile - pas de torsion de douleur ni de hurlement de la part des corps réduits en esclavage. La peinture semble décrire simplement des faits, laissant les plus fortes émotions surgir de l'observateur alors que le choc lui coupe le souffle lorsqu'il aperçoit les petits corps.

« Écosystème » a fait partie des expositions Chéloïdes ou « Keloids », un projet collectif continu qui est né à La Havane en 1997, et qui s'est concentré sur les ethnies et les cicatrices qu'elles ont créées dans la société cubaine. (Une cicatrice chéloïdienne est une réaction permanente et défigurante à une blessure que l'on observe plus fréquemment chez les peuples d'origine africaine).

Dans une autre oeuvre, « Antropofagia del fatalismo geographico » (Le cannibalisme du fatalisme géographique) de 1996 -  Perez avait alors 24 ans - il a peint avec un soin minutieux, à l'huile et dans le style des grandes peintures narratives académiques telles que « Le radeau de la méduse » de Géricault, un esclave noir ligoté tête en bas sur une échelle, qui se fait fouetter. L'esclave quasi nu ressemble fortement au peintre lui-même, jusqu'aux pinceaux qu'il tient toujours dans sa main ; les dieux africains Ogun et Shango planent autour de lui alors que, épuisé et sanguinolent, il exhale un nuage bleu clair de sueur qui prend la forme de l'île de Cuba.
 
« Je suis un artiste cubain, mais n'essayez pas de me faire le porte-drapeau de certaines idées de l'art cubain, travaillant avec des éléments du folklore », affirme Perez, sur la défensive. « Ma formation intellectuelle est ancrée dans des traditions occidentales et il est hors de question de créer une propagande pour cette origine ».

Pourtant, la communication que crée Perez via sa peinture à l'huile est définitivement narrative et très influencée par ses racines ; pas tant figurative que magico-réaliste. « Je pense que l'aspect narratif de l'art n'a été que peu traité dans nos arts visuels, et c'est très important d'intensifier cette narrativité », concède-t-il. « Un pays comme celui-ci est riche d'anecdotes qui expriment la culture et les valeurs, et la façon dont nous entretenons la dynamique de cette culture et de ces valeurs peut très bien passer par l'art et la peinture. J'aime les contrastes, et Cuba est un pays plein de contrastes et de contradictions. Explorer ces contradictions, de façon parfois critique, parfois réfléchie, est l'une des raisons qui me pousse à faire de l'art ».

Perez poursuit, « Dans le monde d'aujourd'hui, rempli d'éléments, de phénomènes et de projections de mondes différents, il est vraiment très difficile de surmonter les obstacles de la boulimie et de l'ennui qu'ils peuvent créer. Nombreux sont ceux qui pensent que la peinture est morte, qu'elle appartient au passé, peut-être justement du fait de l'immense tradition qui la contient. Mais je ne suis pas d'accord. Je pense que l'on peut encore chercher du sens au langage de la peinture, et que l'on peut créer une plateforme de communication qui soit si dynamique et si riche qu'aucun autre moyen de communication ne puisse l'égaler ».

Perez travaille actuellement sur une série de paysages urbains qu'il appelle « Pictopia », inspirée des bandes-dessinées, en particulier celles de science-fiction des années 50, avec leur point de vue particulièrement innocent sur les progrès scientifiques et leur vision romantique de l'avenir. Ses peintures sont des aperçus de l'avenir de La Havane, des parodies ou des visions triomphalistes d'une super-société parfaite sur laquelle sont superposées des erreurs volontaires – des tâches de peinture vive – qui suggèrent la probabilité d'une catastrophe ou d'un déclin.