Alexander Abreu (Havana D'Primera)
Orchestre de timba et jazz

Le premier album de Havana D'Primera s'intitulait Haciendo historia (`En créant l'histoire') et il n'y avait rien de présomptueux dans ce titre. Havana D'Primera créait l'histoire par le biais de spectacles explosifs en direct depuis que ces 15 musiciens cubains s'étaient réunis en 2007. En fait, la plupart d'entre eux jouaient ensemble dans des concerts et dans des studios d'enregistrement depuis dix ans et c'est à ce moment-là que leur histoire et cette histoire sur Havana D'Primera débute. 

Dans les années 1990, les orchestres de timba cubains se propageaient comme un feu de forêt: NG La Banda, Charanga Habanera, Paulito FG, Manolín "El Médico de la Salsa" pour n'en citer que quelques-uns. Et bien sûr, les pionniers de la timba, Los Van Van et Irakere, apportaient leur contribution pour attiser la flamme. Mais à la fin de cette décennie, la musique cubaine que l'on dansait au son des orchestres, une tradition qui existe depuis les groupes de conjunto des années 1940, avait atteint un tournant décisif. D'un coup, les jeunes de la Havane se mirent à danser sur du reggaeton et sur sa variante cubaine, le Cubatón, joués par des DJ. Le hip hop retentissait depuis les cités HLM d'Alamar où le premier Festival de Rap Cubano avait eu lieu en 1995. Il fallait faire quelque chose pour éviter que la timba et la salsa soient reléguées aux oubliettes. 

Haciendo historia fut un cri pour rallier les troupes de la timba. La première piste de l'album, écrite et chantée par Alexander Abreu, s'appelle "Resumen de los 90s" (`Résumé des années 1990) et cela n'a servi pas servi seulement à défendre la musique qui avait disparu mais à annoncer ce qui était encore à venir. "Avec Havana D' Primera", Abreu chanta "Je soutiens la musique cubaine / en racontant au monde entier où est né le monde de demain - à Cuba !" 

Avant de devenir le fondateur et le réalisateur musical de Havana D'Primera, Alexander Abreu Manresa s'est frayé un passage dans le monde de la timba. Il commença à jouer de la trompette quand il avait 10 ans et étudia la musique dans un petit conservatoire dans sa ville natale, Cienfuegos. Il emménagea à La Havane pour étudier à la Escuela Nacional de Arte (ENA). Après avoir obtenu son diplôme en 1994, il passa les six années suivantes à jouer de la trompette avec Paulo FGet Su Elite et à enregistrer avec Klimax, Isaac Delgado, Pachito Alonso, Mayito Rivero, Manolín, Los Van Van, Irakere et bien d'autres artistes, trop nombreux pour les nommer ici. En 2000, le site web influent Timba.com, le nomma Meilleur Trompettiste de musique Timba. L'année suivante, sa participation à la compilation La rumba soy yo lui valut un Latin Grammy award. 

Pour Havana D'Primera, Abreu n'a pris aucun risque. Il a trié sur le volet les meilleurs musiciens qu'il connaissait de l'époque où il jouait dans la capitale cubaine. Le groupe compte actuellement deux trompettistes en plus d'Abreu, deux trombones, des timbales, des bongos, une guitare, une basse, un piano, un violon - un orchestre complet. La plupart de ces musiciens travaillent avec Havana D'Primera depuis le début, un fait qui semble encore étonner Alexander Abreu. "Quand nous avons commencé il y a cinq ans, tout le monde m'a dit que c'était voué à l'échec" se souvient Abreu. "J'ai toujours vu Havana D'Primera comme un groupe de 15 personnes sur scène, et tout le monde me disait que c'était infaisable, que ça reviendrait trop cher, que ce serait trop difficile pour se déplacer mais je voulais que nous soyons un véritable groupe qui fonctionne. C'est donc ainsi que nous avons débuté : à 14 ou 15 et avec un tas d'énergie positive. Cinq ans plus tard, nous sommes plus solides que jamais. J'ai commencé par m'occuper des arrangements musicaux mais aujourd'hui, tout le monde y participe." 

Quant à leur style, "C'est de la timba, ça c'est sûr, c'est un fait", déclare Abreu. "Nous les cubains, avons la timba dans la peau, mais [Havana D'Primera] la mixe avec du jazz, avec des sons différents des Caraïbes, avec du calypso, avec de la salsa portoricaine."  
Cette volonté de citer le nom des genres musicaux qui proviennent d'ailleurs peut être surprenante venant d'un innovateur cubain aussi génial qu'Abreu mais - comme tout véritable innovateur - il refuse de se fermer à d'autres formes d'inspiration. " Les Porto-Ricains nous ont beaucoup appris" explique-t-il. "Beaucoup de Cubains pensent que la salsa portoricaine est un peu froide, mais je ne suis pas d'accord avec ça. Les percussionnistes portoricains sont excellents. Mais bien sûr, dans notre musique aussi vous pouvez entendre plein de vernaculaires cubaines - la chaleur de la rumba." 

Abreu compose pratiquement toutes les chansons du groupe et ses paroles peuvent être le seul élément le plus important qui  place Havana D'Primera à part, par rapport à tout autre orchestre de danse passé ou présent. Abreu fait en sorte d'entremêler la rumba et la poésie. Il s'inspire de sa propre sensibilité, de son expérience personnelle de sa vie à Cuba. Parfois il se réveille à 5h du matin avec une idée en tête, parfois il écrit des paroles de chansons sur son téléphone sur le chemin de l'aéroport. Ou parfois des paroles lui passent par la tête alors qu'il joue quelque chose d'autre sur scène. Ce fut le cas avec "Carita de Pasaporte", une chanson du second album de Havana D'Primera, Pasaporte, et l'un des plus gros tubes mondiaux du groupe. 

"Autrefois, les gens critiquaient les paroles de la musique [timba]" explique Abreu. Il fait surtout référence à ces personnes qui désapprouvent José Luis "El Tosco" Cortés, le fondateur de NG La Banda pour avoir écrit des descriptions "vulgaires" de la vie des quartiers les plus pauvres de la Havane. "Heureusement qu'un mec comme ça finit par coucher sur le papier la réalité de notre vie à Cuba." Abreu habite le quartier de Cerro depuis trois ans, "un endroit où il y a de l'amour et de la `force' dans tous les sens du terme. Je me suis vu suivre les traces de ce génie, José Luis Cortés". 

Bien au-delà de sa réussite comme trompettiste, chanteur, auteur, compositeur, arrangeur et chef d'orchestre, Abreu a récemment démontré ses talents d'acteur. Pour le film sorti en 2012, 7 Jours à la Havane, Abreu a reçu une critique élogieuse pour son rôle de nounou cubaine d'un réalisateur de film international très soûl (Emir Kusturica). Bien qu'il n'écarte pas l'éventualité de travailler sur d'autres films, dans un futur proche, il effectuera ses prestations sur une scène de concert. En 2012, Havana D'Primera a joué dans des clubs de jazz à San Francisco et à New York et sur un stade de baseball à Cali en Colombie. En 2013, le groupe jouera au Pérou, au Paraguay, en Espagne, en Angleterre, en France, en Allemagne, en Belgique et en Italie pour la tournée Pasaporte qui porte si bien son nom.